Pourquoi y'a-t'il si peu de femmes dans la communauté Linux ? [chapitre 2 du tutoriel pour mieux intégrer les femmes à Linux]

Les femmes ne s'impliquent pas dans Linux pour les mêmes raisons qu'elle ne font pas d'informatique en général, plus un certain nombre de raisons spécifiques à Linux. Beaucoup d'excellents livres et documents de recherche ont étudié le sujet en profondeur, mais nous pouvons seulement résumer les raisons principales pour lesquelles les femmes évitent l'informatique en général. Nous allons aussi contester certaines théories courantes concernant le fait que les femmes restent en dehors de l'informatique en général.

Trois bonnes références globales sur le sujet des femmes et de l'informatique sont :

(Je n'ai pas réussi à trouver de références sur le sujet en français, la recherche sur les questions de genre étant malheureusement assez peu développée en France par rapport aux états-Unis, et bien peu de traductions sont effectuées dans ce domaine là, NDT)

Commençons par examiner deux des « explications » les plus courantes sur la faible présence des femmes dans le domaine informatique : « Les femmes ne sont tout simplement pas intéressées par l'informatique » et « Les femmes ne sont pas aussi intelligentes que les hommes ». Le problème avec la phrase « Les femmes ne sont pas intéressées par l'informatique » est qu'elle ne dit absolument rien. Ça équivaut à répondre à la question « Pourquoi le ciel est-il bleu ? » par « Le ciel est simplement bleu ». L'argument implicite employé ici est que les femmes sont génétiquement prédéterminées à la naissance pour n'être pas intéressées par les ordinateurs. Peu de personnes se sentent capable de dire ça dans des termes aussi directs, mais c'est le message se trouvant derrière la théorie du « simplement pas ». Si vous ne voulez pas accepter que le désintérêt des femmes pour l'informatique soit lié à une prédétermination génétique (et j'espère que vous n'êtes pas disposé-e à l'accepter), vous devez commencer à explorer quelles causes sociales sont impliquées dans cet état de fait.

Une version plus explicite de cette théorie est que « Les femmes ne sont pas aussi intelligentes que les hommes », ou tout autre corollaire habituel (par exemple, les femmes ne sont pas aussi bonnes dans d'autres compétences que les hommes, habituellement les mathématiques, le raisonnement dans l'espace ou la logique). Newsweek claironne régulièrement des études trouvant des différences mentales liées au sexe, tout en ignorant les (bien plus nombreuses) études ne trouvant aucune différence du tout. Fréquemment, les autres chercheurs sont incapables de reproduire les résultats de ces études, ou alors découvrent des failles dans la méthodologie adoptée au départ, mais ces résultats tendent à être beaucoup moins médiatisés. Ces études ne font pas non plus de tentatives pour tenir compte des différences entre l'éducation des hommes et des femmes. Par exemple, des études montrent souvent que les femmes ont une capacité linguistique plus développée, selon certains critères. Ceci est perçu comme une preuve, au moins par les média, que les femmes sont génétiquement prédisposées à être plus "verbales" que les hommes. Mais, en parallèle, des études montrent aussi que les femmes sont plus encouragées à parler que les hommes durant leur éducation. L'existence de différences physiques entre le cerveau des hommes et celui des femmes (une idée encore incertaine) ne constitue pas en elle-même la preuve que les hommes et les femmes naissent avec des capacités mentales différentes. Il faut encore séparer les différences dues à la génétique, et celles dues à l'environnement social. Par conséquent, si vous demandez aux experts, le seul consensus qu'il y ait sur les différences mentales liées au sexe est qu'il n'y a pas de consensus. C'est un domaine encore en recherche actuellement, où les résultats vont continuer à être sujets à polémiques pendant encore des décennies, voire même des siècles. (Mon opinion personnelle est que les hommes et les femmes ont certaines différences innées, génétiques, qui donnent des tendances envers certains comportements, mais je ne sais quelles sont ces différences, et dans quelle mesure elle influencent le comportement. Les êtres humains sont des créatures extrêmement adaptables, donc je soupçonne les différences génétiques d'être mineures en comparaisons de celles induites par l'environnement social.)

Quelque chose d'autre d'intéressant à garder en tête est que des arguments similaires ont été utilisés dans d'autres domaines quand des femmes ont commencé à y participer, de la médecine à l'éducation. Par exemple, les femmes ne pouvaient pas être docteurs car elles n'étaient pas assez fortes pour remettre des os brisés, qu'elles s'évanouiraient à la vue du sang, ou qu'elles ne sauraient pas s'y prendre avec les malades. Ces arguments ont été abandonnés au fur et à mesure que les femmes se révélèrent être d'aussi bonnes doctoresses et enseignantes que les hommes l'étaient. Peut-être que les hommes se révèleront être meilleurs en informatique que les femmes, mais l'histoire ne plaide pas en faveur de cette hypothèse.

Une bonne référence sur le thème général de la mesure de différences entre des groupes humains et la motivation derrière ces mesures est "The Mismeasure of Man" (disponible en français sous le titre « La mal-mesure de l'homme ») par Steven Jay Gould. Les scientifiques ont « démontré » des différences dans les cerveaux et les corps de différents groupes humains depuis des siècles, même si, en y regardant de près, à la fois leurs méthodes et leurs résultats se révelèrent faux. Par exemple, Stephen Jay Gould examine les méthodes d'un scientifique mesurant la capacité crânienne d'hommes et de femmes de différentes races (et, par conséquent, la taille du cerveau et l'intelligence).

Le scientifique a au départ mesuré le volume des crânes en les remplissant avec de la graisse de lin, qui est compressible, et ceci a confirmé ces hypothèses que les hommes blancs tendent à avoir une boîte crânienne plus grosse. Quand il re-mesura par la suite le volume de ces crânes avec une matière incompressible, il découvrit que la différence en volume avait disparu. Il avait inconsciemment rempli les crânes appartenant aux hommes blancs avec plus de graisse de lin que les crânes des femmes ou des hommes non-blancs. Gardez cette histoire en tête quand vous lisez des études affirmant trouver que certaines structures du cerveau ont une taille différente chez les hommes que chez les femmes.

Maintenant que nous avons traité de certaines erreurs communes à propos des femmes et de l'informatique, regardons quelles sont les raisons réelles qui font que les femmes restent en dehors de Linux et de l'informatique en général. Je crois personnellement que les tendances et les comportements que je suis sur le point de décrire sont le résultat de la manière dont les femmes sont élevées, en d'autres termes qu'ils sont le résultat d'une socialisation genrée. Je ne prétend pas que les femmes sont nées moins confiantes en elles, ou quoi que ce soit d'autre, je me contente d'observer des tendances générales à propos des femmes, et de faire remarquer comment la culture Linux décourage les personnes présentant ces tendances de comportement. Beaucoup des raisons que je vais lister s'appliquent aussi à d'autres groupes sous-représentés dans l'informatique ou dans les sciences.

2.1. Les femmes ont moins confiance en elles [#ancre]

Les femmes ont tendance à sérieusement sous-estimer leurs compétences dans beaucoup de domaines, mais particulièrement dans le domaine de l'informatique. Une étude à propos de cette question est Undergraduate Women in Computer Science: Experience, Motivation and Culture : http://www-2.cs.cmu.edu/~gendergap/papers/sigcse97/sigcse97.html (étudiantes en premier cycle d'informatique : expérience, motivation et culture, non-traduit, NDT)

Par exemple, alors que 53% des étudiants se décrivaient comme vraiment prêts pour leurs partiels d'informatiques, 0% des étudiantes faisaient de même. Mais, à la fin de l'année, 6 étudiantes sur 7 parmi celles interrogées avaient obtenu un A ou un B (ce qui correspondrait à des notes entre 14 et 20, aproximativement, NDT). Des critères objectifs (comme la moyenne des notes ou la qualité et la vitesse de programmation) sont en contradiction avec la plupart des estimations que font ces femmes d'elles-mêmes. J'ai rencontré personnellement ce phénomène : malgré de nombreuses preuves du contraire, comme des diplômes, de nombreuses heures passées en devoirs et de bonnes places obtenues lors de concours de programmation, je ne me considérais toujours pas comme étant en tête de ma classe au lycée. En réanalysant objectivement, il me paraît clair que je me débrouillais mieux ou au moins aussi bien que beaucoup d'élèves masculins beaucoup plus confiants dans ma classe.

2.2. Les femmes ont moins d'occasions [opportunités] pour se créer des amitiés ou servir de mentor [#ancre]

Comme dans toute autre discipline, l'informatique est plus facile à apprendre quand vous avez des ami-e-s et des mentors à qui poser des question et former une communité. Cependant, pour diverses raisons, les hommes tendent à être des mentors et à devenir amis avec d'autres hommes. Quand la balance des sexes est aussi déséquilibrée qu'elle l'est en informatique, les femmes se retrouvent avec peu ou pas d'amies pour partager leurs passions. Bien que les femmes puissent avoir des amis et des mentors masculins, il est souvent plus difficile pour les femmes d'arriver à s'intégrer dans une communauté dans ces circonstances. Beaucoup de femmes qui quittent cette discipline seraient potentiellement restées si elle avaient été des hommes.

Ceci engendre un cercle vicieux, moins de femmes en informatique entraînant moins de femmes en informatique. Il est important de comprendre que ce cercle vicieux entraîne des femmes qui ne seraient pas parties si, toutes choses étant égales par ailleurs, elles avaient été des hommes. C'est important parce que la plupart de leurs camarades étudiants hommes partent souvent du principe que leurs camarades féminines ont quitté cette discipline « parce qu'elles n'étaient pas assez bonnes ». L'auto sous-estimation des femmes contribue à cette fausse impression.

2.3. Les femmes sont découragées de manière précoce [#ancre]

Les pressions sociales pour inciter les femmes à éviter l'informatique commencent très tôt. Même avant d'entrer à l'école, les hommes comme les femmes ont déjà des idées sur quels métiers sont des métiers d'hommes et quels métiers sont des métiers de femmes. Une bonne collection d'études portant sur cette question de la socialisation genrée dès le plus jeune âge peut être trouvée dans le document déjà cité du Dr. Ellen Spertus :
http://www.ai.mit.edu/people/ellens/Gender/pap/node6.html .

Quand vous réalisez que les hommes et les femmes sont traitées différemment depuis pratiquement la naissance, il devient difficile de prétendre qu'aucune femme n'a jamais subi de discrimination. Bien sûr, si vous êtes chanceuse, personne ne vous a jamais explicitement dit que vous ne pouviez pas travailler sur des ordinateurs parce que vous étiez une fille, mais chaque fois que vous vous vous agitiez, un adulte vous disait de vous calmer, tandis que le garçon à côté de vous continuait à hurler. C'est un handicap plus tard dans votre vie, quand parler fort et être insistant-e est la seule manière de faire entendre votre opinion, par exemple, sur la liste de discussion du noyau Linux (linux-kernel mailing list ou LKML en anglais, NDT).

L'exemple le plus frappant de ce subtil préjugé à propos des femmes et de l'informatique, aux états-Unis au moins, l'ordinateur familial a plus de chance de se trouver dans une chambre de garçon que dans une chambre de fille. Margolis et Fischer donnent plusieurs exemples de cette tendance et de ces effets dans les pages 22 à 24 de Unlocking the Clubhouse.

2.4. L'informatique perçue comme une activité asociale [#ancre]

Travailler avec ou sur des ordinateurs est perçue comme une activité solitaire impliquant peu ou pas du tout de contact humain régulier. Comme les femmes sont socialisées de manière à être plus gentilles, aimables, serviables, et plus généralement à être plus intéressées par les interactions sociales que les hommes, l'informatique semble moins intéressante aux femmes. Je voudrais insister sur le fait que l'informatique est uniquement perçue comme une activité asociale. Bien qu'il soit possible pour un programmeur de réussir relativement bien tout en étant activement asocial, et que la programmation tend à attirer des personnes moins à l'aise dans les relations sociales, l'informatique est une activité aussi sociale que vous la rendez. Durant mon lycée, j'ai passé la majorité de mon temps devant un ordinateur dans une salle informatique à l'école avec plusieurs de mes meilleur-e-s ami-e-s. Et récemment, j'ai changé de travail spécialement pour avoir plus de contacts avec d'autres programmeurs. Pour moi, programmer pour moi-même est beaucoup moins drôle ou créatif que quand j'ai des personnes à côté de moi pour parler de mon programme.

Curieusement, beaucoup d'occupations qui sont potentiellement moins sociales que l'informatique sont néanmoins attirantes pour les femmes. écrire, que ce soit de la fiction ou non, est un bon exemple d'activité qui nécessite de longues heures de concentration solitaire pour être menée à bien. Peut-être que la réponse à ce paradoxe tient dans le fait que les auteur-e-s solitaires sont toujours perçu-e-s comme étant des personnes intéressées par les relations humaines, mais n'ayant pas beaucoup d'occasions pour.

2.5. Le manque de modèles féminins [#ancre]

Les femmes existent dans l'informatique, mais la plupart des gen-te-s ne sont pas assez chanceux ou chanceuse pour voir une informaticienne. Les femmes sont sociabilisées de manière à être modestes et à éviter l'autopromotion, ce qui les rend encore moins visible que ce qu'elles le seraient normalement. Les mères et les professeurs féminins protestent régulièrement de leur incompétence en informatique. En conséquence, les filles grandissent sans exemples de femmes qui seraient compétentes ou sûres d'elles avec les ordinateurs. J'encourage toutes les femmes impliquées dans l'informatique à être aussi visibles que possible, même si elles ne le souhaitent pas. Vous pouvez vous sentir embarassée sur le moment, mais en vous rendant visible, vous pourriez changer la vie d'une jeune fille.

2.6. Les jeux sont ciblés pour et par les hommes [#ancre]

Nous savons tou-te-s que la plupart des jeux informatiques sont écrits par et pour les hommes. Ils proposent du sang non-stop et des femmes avec des poitrines irréalistiquement grosses, mais bon, si c'est ce que le marché veut, où est le problème, hein ?

La meilleure manière que je connais pour illustrer ce problème avec l'industrie du jeu est de raconter une histoire trouvée dans un article de Salon.com (http://archive.salon.com/tech/feature/2001/05/22/e3_2001/) à propos du salon 2001 de la convention de jeux E3 :

Un directeur artistique pour une grande équipe de développement m'a gaiement décrit comment son équipe qualité avait tatoué sur le dos d'une prostituée un logo de jeu durant une session combinée vidéo/gangbang. 

Il s'agit seulement d'une histoire parmi tant d'autres dans cette conférence. Comment une industrie qui voit les gangbangs payés par les entreprises comme quelque chose de normal pourrait ne *pas* faire fuir en masse les femmes du domaine informatique ?

[NDEW : un gang bang est un rapport sexuel d'une même personne avec plusieurs partenaires, en même temps ou les un(e)s à la suite des autres.]

2.7. La publicité et les média disent que les ordinateurs sont pour les hommes [#ancre]

La prochaine fois que vous voyez une personne travaillant sur un ordinateur dans une publicité, faites attention au sexe de la personne. Probablement, cette personne est un homme. Fréquemment, quand je vois des femmes dans une publicité informatique, elles portent beaucoup de maquillage et des habits moulants en vinyl, ou alors elles attendent muettes et impuissantes que l'homme leur montre comment on se sert d'un ordinateur. Souvent, elles ne semblent pas utiliser l'ordinateur, mais être une sorte de décoration se trouvant à côté de lui. Les films et les séries télé ne sont pas meilleur-e-s. Quand une femme est décrite comme une programmeuse, plus de temps est passé à admirer ses jolies formes et ses excitantes lèvres plutôt que de montrer sa compétence en programmation. Exemple parfait: Angelina Jolie dans "Hackers". (disponible en France sous le même titre), NDT)

Les femmes et les hommes sont constamment bombardé-e-s d'images médiatiques qui disent: « Les hommes utilisent des ordinateurs, les femmes non ». Il est difficile de contrecarrer un endoctrinement quotidien comme celui-ci.

2.8. L'équilibre [ou répartition] vie/travail est plus important pour les femmes [#ancre]

Être bon-ne en informatique est considéré comme une activité qui nécessite de passer presque tout son temps soit devant un ordinateur, soit à apprendre des choses qui y sont liées. Bien que ce soit une autre erreur, les femmes sont généralement moins intéressées par le fait d'être accaparées par un sujet, préférant conduire une vie plus équilibrée. Les femmes pensent souvent que si elles commencent à faire de l'informatique, cet équilibre va se détériorer, et elles évitent donc le domaine tout entier. Durant mon lycée, j'étais personnellement très fière de ne pas passer mon temps libre à jouer à des jeux informatiques, parce que cela réfutait le stéréotype du programmeur qui passe tout son temps sur un ordinateur.

2.9. Les raisons pour lesquelles les femmes évitent Linux en particulier [#ancre]

Le développement de Linux est plus compétitif et plus féroce que beaucoup de domaines de programmation. Souvent, la seule récompense (ou la récompense majeure) pour avoir écrit du code est le respect et la reconnaissance des pairs. Beaucoup plus souvent, la "récompense" est un dénigrement acerbe, ou pire encore, pas de réponse du tout. Comme les femmes sont sociabilisées pour ne pas chercher la compétition et les conflits, et comme elles ont une faible confiance en elles au départ, Linux et l'open source en général sont peut-être plus difficiles encore que la plupart des domaines de l'informatique en ce qui concerne l'implication et l'intégration des femmes.


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